Les derniers instants
- L'école Isabelle Pitre Coaching Inc.

- 6 juil.
- 2 min de lecture

Nous étions sept enfants à l’époque, et nous avions réparti entre nous les nuits de garde à domicile. Le pronostic n’était pas bon : on avait trouvé des métastases au cerveau.
La nuit, ma mère voulait discuter et faire des projets. Elle refusait de dormir. Alors, chaque nuit, nous faisions des plans pour aménager la cuisine à son goût : la couleur des nouvelles armoires, les matériaux du comptoir, le nouvel ensemble de table à dîner. C’était le projet pour l’été suivant. Nous étions en septembre… et ma mère est décédée en octobre.
J’ai refait cette cuisine avec elle un nombre incalculable de fois, en sachant très bien que jamais ces projets ne verraient le jour. Mais comme elle avait encore toutes ses facultés malgré les métastases, pour elle, il était impensable d’être en fin de vie. J’ai eu des conversations de ce genre jusqu’à la toute fin, presque. Cela m’a toujours impressionnée : cette capacité de se projeter dans l’avenir. Avec le temps, j’ai compris que pour elle, tant qu’elle avait des projets, il y avait de l’espoir.
À l’époque, je ne me suis même jamais posé la question de contrecarrer ses espérances. Ces rénovations étaient un projet remis d’année en année. Mais avec l’arrivée du cancer, ma mère a eu un sentiment d’urgence. J’ai accueilli ce besoin vital qu’elle avait, chaque nuit, de soulager son besoin de renouveau et de faire des projets à long terme… en m’improvisant architecte.
Il faut beaucoup de bienveillance, d’écoute et de tendresse. Nous étions peu dans la fratrie à pouvoir l’accompagner la nuit à cause de ça. Certains avaient de la difficulté à rester dans le moment présent et se projetaient dans un avenir où elle ne serait plus.
Il fallait faire abstraction de nos sentiments d’enfants qui savaient que ces projets n’auraient jamais lieu. Je me suis abandonnée complètement à l’époque, parce qu’elle en avait besoin. Certaines nuits, quand nos regards se croisaient, on savait toutes les deux la finalité… sans jamais la mentionner. Et parfois, de voir ses yeux briller à l’évocation des changements dans sa cuisine, j’y trouvais moi aussi de l’apaisement.
Le temps nous était déjà compté : elle était en phase terminale, et nous n’avons eu que quelques semaines. Je crois que prolonger ses derniers instants jusque tard dans la nuit lui permettait de gagner du temps.
Durant le jour, elle acceptait, je pense, cette nouvelle réalité. Mais la nuit, elle se permettait de rêver, à l’abri des regards. Forcer une prise de réalité à ce moment-là aurait eu un effet néfaste sur elle. Cela lui aurait enlevé une certaine légèreté, et ce sentiment d’avoir encore un contrôle sur sa vie.
Il m’arrive souvent de repenser à ces nuits passées avec elle. Et je souris en me demandant comment est rendue cette cuisine, à ce moment-ci, après avoir fait autant de plans pour la rénover.
Nathalie
L'école Isabelle Pitre Coaching Inc. Programme en accompagnement fin de vie 1000 heures
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